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Regards d'experts

Le burnout des psys : sortir du tabou

Deux psychiatres sur trois se disent épuisés, et le problème n'est presque jamais le métier lui-même. Ce que disent les études sur l'épuisement des soignants de la santé mentale, et par où commencer pour s'en protéger.

Mounir Fassouane23 juin 20264 min de lecture
Praticienne en santé mentale, moment de pause

Il y a une ironie cruelle dans l'épuisement des professionnels de la santé mentale : ceux qui aident les autres à mettre des mots sur leur souffrance ont le plus grand mal à reconnaître la leur. On soigne l'effondrement à longueur de journée, et on s'interdit le sien. Le burnout des psys existe, il est documenté, et il reste l'un des grands tabous de la profession. Parlons-en franchement.

Ceux qui soignent l'épuisement n'osent pas dire le leur

Les chiffres sont sans appel. Les enquêtes menées auprès des psychiatres français font état d'une majorité de praticiens qui se déclarent épuisés, et d'une proportion plus large encore de professionnels frustrés par leurs conditions d'exercice. Du côté des psychologues, notamment en institution, une part importante rapporte un épuisement émotionnel modéré à élevé.

Et pourtant, le sujet circule mal. Admettre sa propre fatigue, quand on est la personne vers qui les autres se tournent, ressemble à un aveu de faiblesse, voire d'incompétence. On se tait, on serre les dents, on « tient ». Jusqu'au jour où l'on ne tient plus.

Reconnaître son épuisement n'est pas un défaut de vocation. C'est, au contraire, le premier acte clinique qu'on s'applique à soi-même.

Ce n'est pas le métier, ce sont les conditions

C'est le point le plus important, et le plus souvent mal compris. Quand on interroge les praticiens épuisés, ils ne remettent presque jamais en cause le cœur de leur métier. La relation thérapeutique, le soin, la clinique : c'est ce qui les fait tenir, pas ce qui les use.

Ce qui use, c'est tout le reste. La surcharge administrative. Le poids de la documentation. Le sentiment, décrit dans plusieurs travaux, d'une logique gestionnaire et quantitative de plus en plus éloignée du soin. Le manque de reconnaissance institutionnelle. La sensation de courir après des tâches qui n'ont rien à voir avec la raison pour laquelle on a choisi ce métier.

Autrement dit : on ne s'épuise pas de soigner. On s'épuise de tout ce qui empêche de soigner. La nuance n'est pas rhétorique, elle change radicalement les leviers d'action. On ne « guérit » pas un burnout en aimant moins son métier. On le prévient en retirant du quotidien ce qui n'aurait jamais dû y peser autant.

L'isolement du libéral, un facteur aggravant

Le libéral offre une liberté précieuse. Il a aussi un revers que peu anticipent : la solitude. Pas de collègues dans le couloir, pas de réunion d'équipe pour partager une situation difficile, pas de regard extérieur sur les cas qui pèsent. Le praticien en cabinet porte seul, jour après jour, une charge émotionnelle considérable.

Cet isolement est un multiplicateur. Une difficulté qui se partagerait en équipe se rumine en solitaire. Une charge administrative qui se mutualiserait ailleurs repose entièrement sur une seule paire d'épaules. C'est pourquoi la prévention, en libéral, passe autant par le lien (supervision, pairs, réseaux) que par l'organisation du travail.

Les signaux qu'on apprend à ignorer

Le piège, pour un clinicien, c'est de savoir parfaitement nommer ces signes chez les autres et de les balayer chez soi. Quelques-uns, sans dramatiser :

  • Le cynisme qui s'installe : cette distance un peu sèche, nouvelle, avec des patients qu'on accueillait autrement avant.
  • Les notes qu'on repousse, qui s'accumulent, et le poids mental permanent de ce retard.
  • Les soirées et les week-ends grignotés par le travail, sans que ce soit jamais vraiment une décision.
  • La fatigue qui ne passe plus avec le repos, et l'impression de fonctionner en pilote automatique.

Aucun de ces signes pris isolément ne signe un burnout. Leur accumulation, elle, mérite qu'on s'arrête.

Par où commencer, sans culpabiliser

Il n'y a pas de solution unique, et surtout pas de solution qui ferait porter au praticien la responsabilité d'un problème qui est d'abord systémique. Mais quelques points d'appui existent.

Le premier est de rompre l'isolement : une supervision régulière, un groupe de pairs, un réseau de confrères ne sont pas un luxe, ce sont des garde-fous. Le deuxième est de regarder en face la charge administrative, non pas comme une fatalité, mais comme un poste qu'on peut réduire. Tout ce qui allège la documentation, la coordination, la gestion, rend du temps et de l'énergie au soin, et au reste de la vie. Le guide pour gagner du temps sur les notes cliniques en donne des pistes concrètes.

C'est aussi, plus modestement, la raison d'être de Pllume. Nous ne prétendons pas résoudre un problème aussi large que l'épuisement des soignants. Mais si une partie de cette fatigue vient de la note qu'on rédige à 21 h, alors lui retirer cette tâche-là est déjà un geste qui compte. C'est le sens de l'outil que nous construisons : vous rendre les heures volées par l'administratif, pour que la fin de journée redevienne la fin de journée. Si vous voulez voir ce que cela change, vous pouvez l'essayer sur une vraie consultation.

Et d'ici là, une seule chose : si vous vous êtes reconnu dans ces lignes, ce n'est pas un signe de faiblesse. C'est un signal. Vous savez mieux que personne ce qu'il faut en faire.

M

Mounir Fassouane

Fondateur de Pllume

Fondateur de Pllume, Mounir a conçu l'application pour son épouse, professionnelle de la santé mentale : lui rendre les heures que la rédaction des notes lui prenait le soir, alléger sa charge mentale et lui permettre de passer plus de temps en famille. C'est de cette proximité quotidienne avec le métier qu'il écrit ici — la charge documentaire, l'isolement du libéral, les exigences de conformité, et tout ce qui éloigne le praticien du soin.

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